
Un médecin qui pose un diagnostic, un recruteur qui trie des candidatures, un service qui repère des propos haineux: dans chacune de ces situations, un système d'intelligence artificielle propose déjà une réponse avant l'humain. Le projet européen AIOLIA a cessé de demander si ces systèmes sont éthiques pour observer ce qu'ils font à ceux qui s'en servent, et quels garde-fous tiennent vraiment — à commencer par la confiance que l'on accorde soi-même à une machine qui a l'air sûre d'elle.
Pendant des années, le débat public sur l'intelligence artificielle a tourné autour d'une seule formule: ces systèmes sont-ils éthiques? La question a vieilli. Elle traite la technologie comme un objet que l'on pourrait certifier une bonne fois pour toutes, alors que ses effets dépendent de la situation dans laquelle elle est employée et des personnes qui s'en servent.
Le projet AIOLIA, financé par l'Union européenne et lancé en 2025, part donc d'un autre point de départ. Sa chercheuse principale, Petra Saskia Bayerl, de l'université Sheffield Hallam (Royaume-Uni), le formule ainsi: « Le postulat de départ d'AIOLIA porte sur la question suivante: "quel est le rôle de la technologie pour les êtres humains?" »
Pour sortir des généralités, l'équipe travaille sur six scénarios d'usage européens. Aucun n'est une hypothèse de laboratoire.
Quatre scénarios hors d'Europe complètent le tableau: des assistants d'accompagnement du deuil au Canada, la prise en charge des personnes âgées en Chine, l'analyse comportementale en milieu professionnel au Japon et des compagnons personnels pour personnes âgées en Corée du Sud.
Le point commun de ces situations n'est pas la puissance de calcul. C'est le moment où un être humain lit une suggestion avant de trancher. « L'IA est différente parce qu'elle prend de plus en plus en charge des tâches que nous associions traditionnellement à la pensée humaine. Elle peut rendre le travail cognitif plus efficace, automatiser certaines décisions et identifier des schémas que nous considérions autrefois comme des capacités exclusivement humaines », explique Petra Saskia Bayerl.
Le déplacement est donc cognitif avant d'être technique. La décision reste formellement humaine, mais elle se prend désormais après coup, à partir d'une proposition déjà formée.
AIOLIA constate que les attentes changent complètement selon le contexte. Dans les usages professionnels, ce qui compte, c'est la responsabilité, la transparence et l'absence de biais: il faut savoir qui répond de la décision et sur quoi elle repose. Dans la sphère privée, les priorités sont autres: la sécurité individuelle, le bien-être, l'autonomie et la capacité d'action.
Un même système ne se juge donc pas de la même manière selon qu'il trie des candidatures ou qu'il tient compagnie à une personne âgée.
Plus récemment, le projet a développé un outil d'évaluation des niveaux de préparation éthique et de l'impact algorithmique. Il ne délivre pas de note finale: il sert à mener des dialogues semi-structurés entre les experts en éthique et les experts techniques, des échanges censés améliorer la conception des systèmes eux-mêmes.
Le projet produit aussi des lignes directrices, des supports pédagogiques et des formations. Les mesures de protection qu'il met en avant sont volontairement banales: la supervision humaine, les mécanismes de recours, la formation du personnel et les révisions régulières des politiques. Rien d'héroïque, mais quatre points que l'on peut écrire dans un règlement et vérifier ensuite.
« En définitive, AIOLIA vise à rendre l'éthique concrètement applicable », résume la chercheuse.
L'un des six scénarios européens porte précisément sur l'approbation des mises en production logicielles. Autrement dit, l'éthique de l'IA ne se joue pas seulement dans les commissions: elle se joue dans le calendrier de livraison, dans la revue de code et dans la décision de laisser passer une version. L'outil d'évaluation le confirme en mettant autour de la même table les spécialistes de l'éthique et ceux de la technique.
AIOLIA déplace la question de l'éthique de l'IA: du système vers l'usage, et du principe vers la procédure. Dix scénarios, six en Europe et quatre ailleurs, servent de terrain; les valeurs attendues diffèrent selon que l'on est au travail ou chez soi; et les garde-fous proposés tiennent en quatre lignes applicables.
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